Des sites permettent facilement de « dévêtir », à l’aide de l’intelligence artificielle, n’importe qui à partir d’une simple photo. L’utilisation de ces outils contre des jeunes filles mineures se développe.

Alice est au collège. Elle a 14 ans et fait défiler les contenus sur Instagram lorsqu’une notification apparaît dans sa messagerie privée : « Je te baiserais bien. » En ce mois de février, Alice (un prénom d’emprunt pour préserver son anonymat, comme pour tous les mineurs cités) apparaît sur les photomontages à caractère sexuel qu’Alexandre D., 20 ans, diffuse sur les réseaux sociaux, caché derrière un pseudo. Comme une dizaine d’autres jeunes et très jeunes filles de Saint-Hilaire-du-Harcouët, une petite ville de la Manche, et de ses environs.

Certaines y découvrent leur visage sur un corps en sous-vêtements qui n’est pas le leur, d’autres se voient apparaître dans la vidéo d’un homme nu en train de se masturber. De fausses images générées par l’intelligence artificielle (IA) : des dizaines de sites proposent ainsi, à partir d’une simple photo, de dénuder ou de mettre en scène quelqu’un dans une situation sexuelle. En quelques secondes, sans compétence technique, gratuitement ou pour quelques euros.

Le jugement du tribunal correctionnel de Coutances (Manche) en date du 14 mai précise qu’Alexandre D. a « diffusé ces photographies et vidéos sur les réseaux sociaux, dans le seul but de se venger du refus de [l’une des jeunes filles] de sortir avec lui ». « Une forme de revenge porn avec des images fabriquées de toutes pièces », précise le procureur, Gauthier Poupeau, expliquant que l’homme avait d’abord ciblé celle qui l’avait « éconduit », puis son cercle d’amies, « pour ne pas qu’on remonte jusqu’à lui ».

Résultat : 13 victimes, toutes des filles, la plupart mineures, voient des photomontages d’elles apparaître sur Instagram à travers les comptes qu’Alexandre D. crée en utilisant des noms proches des leurs. Il est rapidement rattrapé par ses erreurs techniques et la perspicacité des victimes, qui en parlent entre elles et autour d’elles.

Alexandre D. a été condamné à deux ans de prison avec sursis en mai, trois mois à peine après les faits. Le parquet de Coutances a fait le choix d’un jugement en comparution immédiate, une procédure rapide pour « faire prendre conscience à tous qu’on a moyen de les retrouver », insiste le procureur de la République, encore marqué par le visage des très jeunes victimes. « Un âge où elles sont faciles à détruire », souligne-t-il. D’autant que si les montages ont été effacés des réseaux sociaux, il est impossible d’être certain que personne n’en a sauvegardé une copie quelque part, entre-temps.

« Ça va monter en puissance »

Cette affaire n’est pas isolée. Avec le développement de l’IA et la facilité à générer ce type de contenus, le nombre de mineures ciblées s’est multiplié ces deux dernières années, notamment au sein des établissements scolaires. Une dizaine de collégiennes en mai 2024 à Banon, dans les Alpes-de-Haute-Provence ; 17 collégiennes et enseignantes en juin 2024 à Vitré, en Ille-et-Vilaine ; une quinzaine de collégiennes à Léguevin, en Haute-Garonne, en novembre 2024 ; 19 victimes dans un lycée de Bourg-en-Bresse, dans l’Ain, en avril…

Impossible d’établir un chiffre fiable sur le nombre de mineures concernées. Si certains chefs d’établissement contactés par Le Monde n’y ont jamais fait face, d’autres commencent à y être confrontés. « Pas plus tard que cette semaine, malheureusement, rapportait en septembre Audrey Chanonat, principale d’un collège à Cognac (Charente) et secrétaire nationale éducation et pédagogie au SNPDEN-UNSA. Des images modifiées par IA, c’est la première fois pour moi. Mais c’est en train d’arriver. » Olivier Raluy, secrétaire national pour les conseillers principaux d’éducation au SNES-FSU, en poste dans un collège de l’académie de Clermont-Ferrand, y a également eu affaire : « Je ne saurais pas dire si ça explose, mais ça existe, on l’a vu. On ne se fait pas d’illusions, on sait que ça va monter en puissance. »

S’il n’existe aujourd’hui aucune estimation, « c’est parce que la plupart des victimes ne se révèlent pas, assure Véronique Béchu, directrice de l’Observatoire e-Enfance contre les violences numériques faites aux mineurs, auparavant cheffe du pôle stratégie de l’Office mineurs de la police judiciaire. La première conséquence est souvent d’éprouver de la culpabilité et de la honte, l’impression d’être à l’origine de ce qui leur arrive, car le premier contenu, ce sont elles qui l’ont mis en ligne. » Les images ont généralement été récupérées sur les réseaux sociaux des victimes avant d’être manipulées par l’IA. « Souvent, l’enfant ne parle pas. Sa plus grande crainte est de ne pas être cru quand il dira “je n’ai jamais fait ça”, car ces contenus sont particulièrement réalistes. »

Ces images peuvent être utilisées à des fins de revenge porn, de harcèlement, mais aussi de chantage, alerte l’ancienne policière. L’extorsion sexuelle est un phénomène bien connu : des escrocs manipulent des victimes en ligne afin d’obtenir des photos à caractère sexuel, pour ensuite leur soutirer de l’argent. Désormais, plus besoin de convaincre quiconque de se dénuder : l’IA s’en charge.

Si les maîtres chanteurs sont souvent majeurs et organisés depuis l’étranger, « de plus en plus de mineurs exercent ce type de chantage financier pour se faire de l’argent de poche, observe Véronique Béchu. On a par exemple reçu un appel d’un collégien disant avoir fait l’objet d’un tel chantage de la part d’un de ses camarades de classe, à partir d’une image qu’il disait ne pas avoir produite. Il lui avait demandé d’enterrer de l’argent dans un parc voisin. »

Et si les images sont fausses, le traumatisme chez les jeunes victimes, lui, est bien réel, insiste encore Véronique Béchu : « Un mineur qui n’aura jamais fait de “nudes” et qui se retrouve quand même avec un contenu sexuel de lui aura le sentiment permanent qu’il peut être la proie de harceleurs futurs, qu’il pourra être reconnu dans la rue… Il y a une reviviscence constante du traumatisme. »

Prendre la mesure du problème

Pour Manon, 14 ans, tout a déraillé un midi, dans la cour du collège, confie-t-elle au Monde, des mois plus tard. Elle aperçoit quelques garçons ricanant dans un coin et, avec des amies, demande ce qui se trame. Les adolescentes finissent par obtenir une réponse de leur bande de « copains » : ils s’échangent des photos de filles nues générées par l’IA. « Quelles filles nues ? », demandent-elles. « Des filles du collège », admettent-ils. « On est dedans ? », s’enquièrent-elles. « Au début, ils disent “non non”, mais au final, ils avouent », se remémore Manon. Oui, elle est dedans. « A partir de là, la rumeur s’est répandue, et tout le monde l’a appris, y compris les adultes. »

Mais Manon n’a pas pris immédiatement la mesure du problème. « Je m’en fichais un peu. Je savais que ce n’était pas mon corps, ça ne me gênait pas plus que ça. » Ça n’a pas duré. Une fois rentrée chez elle, elle tchatte sur Snapchat avec l’un des garçons de la cour. Il s’excuse. Puis lui propose de lui montrer les photos où elle apparaît. « En les voyant, je me suis dit : “Ah oui quand même…” Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi réaliste. C’est là que je me suis rendu compte que ce n’était pas rien. J’ai ressenti un malaise à l’idée que tous ces gars aient vu ça. »

Son amie Marie a mis du temps, elle aussi, à réaliser. « C’étaient mes copains, ils ne me voulaient pas de mal », justifie-t-elle même encore. Pour elle, « tout le monde savait que les images étaient fausses », elle ne s’est donc pas sentie « humiliée », dit-elle. Un discours qui sidère sa mère. « Pour les ados, tout ça, ce n’est pas grave, ils se filment toute la journée, il y a des milliers de photos d’eux sur tous les réseaux sociaux de la Terre, regrette-t-elle. Mais quand on parle de ces sujets, c’est comme si je parlais polonais et elle, espagnol. » Au point que mère et fille se sont confrontées plusieurs jours sur l’idée de déposer plainte. Marie a finalement accepté de se rendre à la gendarmerie. « Au fond, elle a raison, ma mère », concède-t-elle.

De rares condamnations

Le législateur a pris conscience du risque pour les mineurs comme pour les majeurs, et même introduit un délit spécifique avec la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique. L’article 226-8-1 punit ainsi de deux ans de prison et de 60 000 euros d’amende « le fait de porter à la connaissance du public ou d’un tiers, par quelque voie que ce soit, un montage à caractère sexuel réalisé avec les paroles ou l’image d’une personne, sans son consentement », de même lorsque ce « contenu visuel ou sonore à caractère sexuel » est « généré par un traitement algorithmique ». Des peines alourdies « à trois ans d’emprisonnement et à 75 000 euros d’amende lorsque la publication du montage ou du contenu généré par un traitement algorithmique a été réalisée en utilisant un service de communication au public en ligne », notamment sur les réseaux sociaux.

Si le cadre légal existe, les enquêtes se heurtent souvent à la difficulté de remonter aux auteurs des images et les classements sans suite sont légion. Les rares condamnations font alors fluctuer des peines aussi variées que les profils et les motivations des auteurs, allant de la « blague » adolescente au pédocriminel trouvant dans l’IA un nouvel outil. Sans compter toutes les images dont les victimes n’ont même pas idée de l’existence.

A Bourg-en-Bresse, une enquête sur un homme soupçonné d’inceste sur sa fille a ainsi permis d’ouvrir la boîte de Pandore. Les enquêteurs ont découvert chez lui des images représentant plusieurs amies de l’adolescente, elles aussi mineures, obtenues à partir d’une application servant à déshabiller gratuitement les personnes photographiées.

Le 5 juin, l’homme a été a condamné à un an de sursis pour détention de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique, précise le parquet de Bourg-en-Bresse, ainsi qu’à l’interdiction d’exercer une activité professionnelle ou bénévole.

A l’autre bout du spectre, les plaintes déposées par Manon et Marie, elles, ont finalement été classées sans suite. Marie, qui s’était finalement laissé convaincre de l’importance d’aller à la gendarmerie par sa mère, soupire : « Ça n’a servi à rien. »

Par  et

Publié le 19 décembre 2025

SOURCE : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/19/les-adolescentes-de-plus-en-plus-victimes-de-deshabillage-genere-par-l-ia_6658625_4408996.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=pixels&lmd_send_date=20251220&lmd_link=alaune-img&M_BT=57799531821140

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