Cinquante ans après la loi Veil, ayant légalisé l’avortement en France en 1974, la France est le premier pays à inscrire explicitement dans sa Constitution l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Le Parlement s’est réuni lundi après-midi en Congrès au Château de Versailles pour ériger l’IVG au rang de « liberté garantie », mettant fin à une bataille politique portée d’abord par la gauche et les associations féministes.

Dans une interview au quotidien Le Soir, Annie Chemla nous rappelle que de la loi Veil à l’inscription dans la Constitution, l’histoire du droit à l’avortement est avant tout celui d’une mobilisation féministe. 

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Annie Chemla a été membre du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac), association qui s’est battue pour légaliser l’avortement et dont certains groupes pratiquaient des IVG illégales.

Elle vient de publier Nous l’avons fait. Récit d’une libération féministe, aux Editions du Détour, journal de bord retraçant une décennie de lutte pour l’avortement et d’une libération féministe qui résonne avec l’actualité française.

 

Quel est votre sentiment en ce jour historique ? Pourquoi est-ce si important d’inscrire constitutionnellement que « la loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme » d’avoir recours à l’IVG ?

 

C’est une revendication féministe ancienne qui est montée en puissance et une victoire symbolique extrêmement forte. Le traumatisme du recul du droit à l’IVG aux Etats-Unis a permis de rendre compte que ce n’est jamais un droit acquis. Les femmes et féministes se sont mobilisées en France, et ça aussi, c’est une grande victoire. Je me réjouis, mais je dois ajouter que la formulation retenue par les Chambres n’est pas satisfaisante. Ceci dit, ce qui compte le plus c’est la reconnaissance que la société française ne veut pas de recul sur le droit des femmes à choisir librement de garder ou pas une grossesse.

Juridiquement, l’article ne dit pas grand-chose. Une loi pourrait conditionner l’IVG à une semaine de gestation que cela resterait constitutionnel… Un recul des conditions est possible. Dans la mesure où la France va être le premier pays à inscrire ce droit dans sa Constitution, fruit d’un accord très majoritaire des deux assemblées sous une forte demande sociale, je pense que le risque de régression éventuelle est très faible.

 

L’IVG est-elle menacée en France aujourd’hui ?

Bien qu’inscrit dans la Constitution, le droit à l’IVG est de moins en moins effectif en France, notamment en termes d’accessibilité et de choix de la méthode. En quinze ans, 130 centres IVG ont fermé. Quand on parle de déserts médicaux et de fermeture de maternités, ce sont aussi des centres IVG qui ferment, avec de fortes inégalités territoriales. Aujourd’hui, la plupart des femmes avortent par voie médicamenteuse parce que c’est la seule méthode qu’on leur propose : là où elles sont, aucun médecin ou aucun centre d’IVG n’existe pour qu’elles puissent choisir un avortement instrumental sous anesthésie locale ou sous anesthésie générale. Légalement, les femmes devraient avoir le choix. Certaines galèrent tellement pour trouver une solution qu’elles se retrouvent hors délai et sont contraintes de partir à l’étranger. Ce droit est aussi menacé parce que les opposants à l’avortement existent toujours. On l’a encore vu récemment sur une chaîne d’information continue française qui a osé afficher le nombre d’avortements dans le monde comme une cause de mortalité !

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Le droit à l’avortement, c’est une conquête sociale. Il y a eu des milliers de militants mobilisés dans le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac, NDLR) qui ont pratiqué des avortements illégaux un peu partout en France. Et c’est sous cette pression sociale que le gouvernement français a décidé de faire voter une loi. Madame Veil a été une grande dame. Mais si on a une loi, c’est parce qu’il y a eu un énorme trouble à l’ordre public, la société française ne voulait plus que des femmes meurent en avortement. Le fait que ce soit une conquête a été oublié. Or, les droits des femmes, s’ils ne sont pas défendus, ils régressent. Il y a un petit risque que cette inscription dans la Constitution ne fasse croire aux femmes que c’est un acquis. On l’a vu aux Etats-Unis, en Argentine, il faut rester mobilisés. Il reste beaucoup à conquérir.

 

Dans votre livre, vous racontez l’intérieur du Mlac et votre pratique d’IVG illégales.

J’ai commencé en accompagnant et en tenant la main de femmes qui venaient se faire avorter. A l’époque, on introduisait dans l’utérus des femmes une cuillère en métal, d’où le nom de curetage, et on grattait l’intérieur de l’utérus. C’était un geste dangereux, qui aurait dû être pratiqué sous anesthésie, mais c’était surtout un acte illégal. Les femmes se charcutaient ou allaient voir ce qu’on appelait des faiseuses d’anges. Elles se mettaient en danger et certaines en mouraient. On ne connaîtra jamais le nombre de femmes qui sont mortes d’avortements.

A partir de 1972, certains médecins n’ont plus supporté que des femmes meurent en avortant en France et ont commencé à pratiquer des avortements illégaux, mais non clandestins. Les termes sont importants : ils ont dit publiquement qu’ils pratiquaient des IVG. En 1971 est paru le manifeste des 343 Françaises qui déclaraient avoir avorté, et en 1972 un autre manifeste de 331 médecins. Le Mlac a été créé en 1973, qui s’est diffusé auprès de 350 groupes partout en France. De nombreux groupes pratiquaient les avortements illégaux de manière publique. On a été jusqu’à occuper des hôpitaux, on revendiquait dans la rue cette pratique illégale, on diffusait des tracts pour l’annoncer. Mon groupe accompagnait en car à l’étranger les femmes qui ne pouvaient pas être prises en charge parce que la demande débordait largement les moyens d’un mouvement militant. La presse en a énormément parlé et pourtant nous n’avons pas été inquiétés ni inculpés parce que la société ne l’aurait pas supporté.

Au moment où la loi Veil a été votée, j’ai senti une grande frustration comme si j’allais laisser s’échapper un trésor en termes de savoir et de pouvoir. Pendant ces années de pratique, ce que j’ai vécu était d’une force et d’une intensité incroyable : pouvoir être aux côtés des femmes pour les avorter, leur montrer avec un miroir et une petite lampe torche leur col de l’utérus et l’intérieur de leur vagin, ce qu’elles ne voient jamais ! Nous avons appris à poser des stérilets, nous avons accompagné des femmes qui choisissaient d’accoucher à domicile, nous avons appris à reconnaître notre propre cycle, aidé des femmes qui avaient une endométriose ou des utérus inversés. Nous avons appris énormément de choses sur notre propre corps et surtout, nous l’avons fait ensemble. Nous avons été dans la sororité. Ce n’est pas un parcours individuel que je raconte, mais la puissance du groupe. C’est ce que j’ai envie de raconter aux jeunes féministes d’aujourd’hui : c’est une force immense et inoubliable que nous détenons quand on trouve le moyen de conquérir par nous-mêmes du savoir et du pouvoir.

 

On entend la joie dans votre lutte. Ce n’était pas un combat violent à l’époque ?

Il y a eu pendant les années 1970 une joie et une force militante qu’on a un peu oubliée. Nous avions découvert la force du collectif et la joie d’être dans les rues en mai 68. Dans les années 70, on a abattu beaucoup de barrières et vaincu un ordre établi un peu sinistre d’après guerre et encore marqué par la religion. Cette jeunesse a eu envie de faire la fête, de descendre dans les rues, de s’emparer de la joie de vivre. Et cette joie, je l’ai vécue dans mon groupe Mlac. L’avortement n’est pas un acte triste : ce que nous avons fait, c’est aider les femmes. Les femmes arrivaient avec un problème et nous étions la solution, nous les avons soulagées. Et pour elles, c’était un moment heureux ! Au début de l’avortement, nous leur montrions le col de leur utérus et le matériel. Elles repartaient avec un speculum pour pouvoir s’auto-examiner. Cette transmission était une joie immense. Pas seulement contre la médicalisation de l’avortement, mais aussi pour se découvrir, pour savoir comment nous étions faites. Nous étions contentes d’être ensemble et de pouvoir aller jusqu’au bout de cette volonté d’apprentissage, de savoir et de soins aux femmes et à leur corps.

 

 

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